Le fjord du Temple au Spitzberg, pris par la banquise

Voyage Pôle Nord magnétique

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Vendredi 17 avril.
Ce matin, nous allons faire nos emplettes dans le magasin souvenir du coin ! Nous avons installé le camp près de la mine la plus au nord du Canada : Polaris. Normalement l'entrée est strictement réservée au personnel mais nous avons négocié l'accès au magasin de souvenir et au bureau de poste. Tee-short, souvenirs, et multiples gadgets sont imprimés au nom de la mine ou de sa position. Les 250 personnes qui vivent ici sont complètement cloisonnées dans les bâtiments du fait de la présence quasi permanente des ours et des loups dans ce secteur. Deux ou trois rapides cartes postales et nous nous retrouvons les pieds dans la neige au bord de la banquise.
Depuis trois jours, nous avions le vent de face, il n'était pas très violent : 30 à 40 km/h mais compte tenu de la température de l'ordre de -25°, assez pénible à supporter. Comme il ne soufflait que pendant la journée, nous pouvions monter, démonter le camp sans difficulté et dormir calmement.
Nous prenons le bulletin météo à la mine : vent de 40 à 50 km/h aujourd'hui uniquement, temps calme et principalement ensoleillé ensuite. Nous décidons de partir estimant que ce ne serait pas beaucoup pire que les jours précédents. Objectif de la journée : couper en travers d' un bras de mer d'environ 9 km pour atteindre la presqu'île Gregory et la traverser. Comme nous avons mis 6 jours pour atteindre Polaris, soit plus de 100 km, nous estimons que l'on peut faire une petite étape aujourd'hui.
A peine le camp est-il démonté que le vent se lève. C'est un blizzard de NNO. Le ciel est bien dégagé mais la neige vole tellement au niveau du sol que la visibilité chute beaucoup. On ne voit plus l'autre rive du bras de mer. Cela va un peu compliquer la navigation : on ne peut plus viser directement la pointe de la presqu'île mais la partie centrale de façon que si l'on fait une erreur de direction, on retrouve toujours la côte. Par contre cela allonge la distance : 12 km au lieu de 9, soit trois fois une heure et demi.
On enfile qui un masque néoprène, qui une paire de moufles supplémentaire, qui des lunettes masque, qui un col de veste resserré au maximum, qui une capuche bien ajustée, on baisse la tête dans les épaules , on calcule l'azimut à suivre et on y va... Ce sera l'étape la plus difficile du raid!
Nous estimons le vent à largement 50 km/h, avec des pointes à 60 (Nous saurons après qu'il a soufflé à près de 70 à Resolute). Compte tenu de la température d'à peu près -25°, cela fait bien -50° en température ressentie. Les pauses sont réduites à avaler rapidement ce que l'on peut déballer avec une paire de moufles : c'est fou l'adresse que l'on peut obtenir quand on se donne un peu de patience !
A la deuxième pause, j'inspecte les visages de chacun d'entre nous pour y rechercher des traces de gelures : Jean a la joue droite toute blanche, c'est gagné ! Nous ne pouvons pas continuer ainsi ce calvaire. Je décide de monter le camp en plein blizzard bien qu'étant en plein milieu du détroit, là où le vent est le plus fort. C'est à ce moment qu'André sort un masque néoprène qu'il n'utilise pas et le donne à Jean pour qu'il puisse se protéger le visage et pouvoir continuer. Jean, c'est le "cinéaste". A chaque bonne occasion, il sort sa caméra, son bloc de pile au lithium et filme. Ensuite, il doit courir pour nous rattraper. Sans filmer, ce n'est déjà pas très facile, il faut souvent faire très vite, avec cette charge en plus, on doit avoir l'impression de courir tout le temps.
Après le troisième tronçon, toujours pas de côte en vue. De toute façon avec le peu de visibilité, je n'espère pas la voir de loin. Je suis presque sûr d'avoir dépassé la pointe de la presqu'île Gregory; nous pouvons alors changer de cap pour rejoindre la côte au plus proche. Effectivement une demi heure plus tard, nous distinguons péniblement une ligne d'horizon. C'est à ce moment que le vent décide de se calmer, ce qui fait tout de suite remonter la visibilité et réapparaître le soleil.
Nous pouvons monter le camp sans trop de difficultés. André m'appelle : "Viens voir Jean, sa joue est toute gonflée". La gelure s'est réchauffée sous la tente et forme une magnifique ampoule depuis la haut de la barbe jusqu'à l'oeil. Vilaine marque! Pas de dramatisation, elle est très claire et n'a pas éclaté. La gelure est superficielle et devrait se soigner d'elle même en quelques jours. Par précaution, je lui prescrit des anti-inflammatoire; le risque d'infection est faible tant que l'ampoule n'est pas ouverte. Pour aujourd'hui, il est consigné dans les tentes : pas question de s'exposer à l'extérieur; par la suite, il lui faudra se couvrir le visage au moindre vent.

Lundi 20 avril
Le vent est encore présent mais faible; nous avons bien du mal à nous décider à partir. Le coup de vent de samedi et la gelure de Jean ont érodé notre courage. Depuis 5 jours, le vent se lève au moment où nous démontons le camp si bien que nous sommes devenus méfiants et traînons pour voir comment il évolue. Hier, nous nous sommes reposés. Nous avons tout juste fait une balade pour faire quelques photos de pur style polaire : grosses doudounes, Moon boots, blizzard au ras du sol et gros dépôt de givre sur un trépied métallique au sommet de la colline. Il y a quelques traces d'animaux sur la neige, la région doit être habitée.
Nous avons un peu de mal à nous décider à partir bien que les conditions se soient améliorées. Après le petit déjeuner, alors que j'ai les fesses à l'air entre deux blocs de neige, j'entend : "Gérard, des loups !". Quoi, des loups ??? A la mine nous avions appris qu'une meute de loups habitait la région, les mineurs en avaient vu jusqu'à six et nous avions observé des traces comparables à celles de gros chien, ce qui était vraiment surprenant, des chiens ici ! Mais entre voir les traces et voir l'animal lui-même, il y a un grand pas que nous étions en train de franchir. Le loup blanc est un animal discret d'une espèce très rare qui se cantonne dans quelques secteurs déserts du Haut Arctique (Ellesmere, Devon et autres îles de l'archipel arctique canadien) et très difficile à localiser et observer.
J'ai beau écarquiller les yeux, je ne vois rien, tout juste la congère dans laquelle j'ai taillé mon trou. Ils insistent : "Regarde derrière les tentes, à 200 m, il y a trois loups qui nous regardent." .
Je me rhabille à toute vitesse, bondit sur l'appareil photo et sort avec frénésie le gros 300 mm amené spécialement pour cette occasion et sans conviction. C'est inespéré ! Au moins, je n'aurais pas traîné ce tuyau de poêle de plus d'un kilo pour rien.
Effectivement, trois loups sont tranquillement installés à quelques centaines de mètres et nous observent sans le moindre signe d'agressivité. Je m'avance vers eux l'appareil à la main pour leur tirer le portrait. Ils ne semblent pas apprécier ma hardiesse et reculent en trottinant. Je les suivrai pendant une bonne demi heure sans arriver à les approcher à moins de 300m.
Cet animal est le seigneur des terres ici. Son seul prédateur est l'homme, il se nourrit des herbivores : lemmings, caribou, boeufs musqués. Différent du loup gris de la taïga, il est moins craintif et ne représente quasiment aucun danger pour l'homme contrairement à la réputation du loup en France. Décidément la chance nous sourit. Voir le loup blanc alors qu'il y en a si peu. Nous rencontrerons leurs traces pendant plusieurs jours, preuve que nous étions bien sur le territoire de la meute.

Mardi 21 avril
Nous remontons une rivière sans nom sur l'île Bathurst. Le lit se rétrécit à une dizaine de mètres de large ; il est presque entièrement comblé par une congère. Jean veut filmer ce passage; André s'engage devant. André, c'est le plus âgé d'entre nous, 44 ans, Une grande maturité d'esprit, une très grande expérience des grands voyages quelqu'en soit le domaine : traversée du désert, un 8000m à son actif en 85; il voulait aussi connaître les pôles malgré une certaine sensibilité des extrémités au froid: il aura souffert vaillamment du froid aux mains pendant un mois sans se plaindre. A la fin du raid, alors que j'arrivais à skier à mains nues, il portait encore gants, moufles et surmoufles. Il lui a fallu un grand courage et beaucoup de volonté pour tenir au début du raid et les jours où on était en plein vent.
Nous découvrons une véritable "autoroute animal". Il y a traces par dizaines, voire centaines : lièvres, boeufs musqués, renards, lagopèdes, loups. Elles sont pêle-mêle et d'une densité à peine croyable. D'ailleurs depuis ce matin, nous avons vu plusieurs lagopèdes. Nous surprenons trois lièvres sur la rive. Ils ont bien du mal à se décider à fuir à notre approche. Nous suivrons ce passage pendant environ une heure, petit à petit les traces s'estompent puis disparaissent. Sur une photo satellite de l'île, j'avais pu remarquer une grande zone de végétation dans cette région ce qui laissait supposer qu'il y aurait peut-être quelques animaux mais pas à ce point. L'itinéraire que nous avons emprunté n'est pas le plus direct : nous préférions perdre une demi ou une journée entière pour suivre un itinéraire intéressant plutôt que rester sur la "voie normale" que nous avions suivi lors d'une première tentative il y a deux ans et qui est d'une monotonie difficile à battre.
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