Glacier Rabot dans le centre du Spitzberg

Voyage Pôle Nord magnétique

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Expédition réalisée du 12 avril au 10 mai 1992.
5 personnes sont arrivée au P.N.M après quatre semaines de ski par des températures de -20 °C à -30 °C.

Dimanche 12 avril 1992
Je ferme la ceinture qui me relie à la pulka; un bon appui sur les bâtons et je tire... Ca ne bouge pas ! Je donne une secousse plus ferme et la pulka s'ébranle. André, Jean, Jérôme, Michèle et moi-même sommes au premier pas de ce raid de près de 500 km qui nous attend jusqu'au Pôle Nord Magnétique.
J'ai beau pousser énergiquement sur les jambes, ça n'avance pas vite; que c'est lourd une pulka chargée à environ 80 kg! Je lève les yeux vers un horizon qui semble sans limites : quelques vagues reliefs ont bien du mal à se distinguer de la banquise qui s'étend à perte de vue. L'air est limpide et comme il n'y a pas le moindre souffle de vent, nous ne ressentons pas vraiment qu'il fait au dessous de -20°.
Nous nous fixons l'objectif de la journée; de la piste en provenance de l'aéroport de Resolute Bay au bord de laquelle le camion vient de nous déposer, nous voulons gagner la banquise puis traverser la baie Allen, soit un total de 15 km. C'est bien assez pour une première journée, surtout si on tient compte de la charge des pulkas. Nous estimons que 6 heures de ski seront nécessaires, réparties en quatre tronçons de une heure et demi séparés par des pauses de quinze à vingt minutes. Par la suite nous prendrons le rythme de cinq fois une heure et demi par jour, avec l'objectif de faire 20 km. Ces temps de ski de une heure et demi rythmeront le raid jusqu'à la fin.
Nous sommes encore très près de l'aéroport; nous traversons un champ d'antennes radio, il y a très peu de neige, tout juste de quoi recouvrir le sol et les cailloux dépassent un peu partout au point que je me demande pourquoi nous avons chaussé les skis. Le terrain est un faux plat descendant vers la mer, les pulkas deviennent moins lourdes à tirer mais dès le moindre tas de neige, elles butent et s'arrêtent, il faut alors donner un grand coup de reins pour les déloger. Nous débouchons près du lit d'une petite rivière. Le fond est inaccessible du fait des corniches que le vent a formé de chaque coté. Nous longeons la rive par le haut jusqu'à un bon plan incliné vers le fond. Première pente, premier renversement; ces pulkas sont vraiment trop chargées : 32 jours de vivres, tout le matériel de camping pour un mois par des températures polaires, un fusil contre une éventuelle agression d'ours, une radio pour communiquer avec l'avion qui doit venir nous chercher au pôle, et une balise ARGOS pour que notre position soit transmise par satellite au CNES puis communiquée à l'agence GNGL.
Nous sommes maintenant au niveau de la mer, nous arrivons rapidement sur les fissures de marées. C'est le joint de dilatation entre la glace posée sur la plage et la glace qui flotte et bouge au gré des marées. La banquise est recouverte d'une mince couche de neige très peu travaillée par le vent; ce sera bien plat.
Troisième pause : devant nous la banquise bien plane fait place à un indescriptible champ de hummocks ; ce sont des blocs de glace que les marées forment près des côtes et sur les hauts fonds. D'après la carte, il y a une petite île juste devant nous. J'ai beau grimper sur un hummock pour élargir le champ de vision, je ne vois que le blanc de la neige et le bleu de la glace. Déjà des problèmes d'orientation, sachant que la boussole est inutilisable parce que l'on est trop près du Pôle Magnétique on doit déterminer les directions avec le soleil. Quant aux distances, nous les estimerons à partir du temps de ski, encore faut-il bien étalonner sa vitesse. Ne trouvant rien qui puisse ressembler à une terre, je suppose qu'elle est dans le tas de blocs de glace et estime qu'il nous reste effectivement une heure et demi pour atteindre la rive de la baie. Après 200 m, nous voyons tout juste émerger de la neige un petit caillou, puis un deuxième et enfin une espèce de digue de gravier ayant moins d'un mètre de hauteur : l'île était bien là; que c'est trompeur ! Il y a si peu de relief dans ce pays que ça ne facilite pas l'orientation.

Mardi 14 avril.
Nous rentrons dans la baie des Intrépides. Ce matin, le vent souffle du Sud-Est. Il est dans notre dos mais n'a pas assez de force pour vraiment nous pousser, tout juste 20 à 30 km/h. Le long de la côte, de grandes plaques de glace bien plane nous permettent d'allonger le pas. Jérôme prend un bon rythme, c'est le costaud de l'équipe, on dirait que sa pulka n'est pas assez lourde. Pour nous attendre, il s'amuse à passer des tas de neige ou de glace; la pulka cahote un peu mais s'en sort bien.
La baie des Intrépides est une espèce de fjord peu encaissé. Sur chaque rive, des petites rivières ont creusé des vallées ; il y a tellement de vent dans ce pays qu'elles sont obstruées par des congères, c'est tout juste si les plus importantes ne sont pas complètement remplies. Il n'y a pourtant que 30 cm de neige en moyenne à cette période de l'année. De plus, cette année l'enneigement est très faible, moins de la moitié de la normale.
Ce soir, nous n'avons pas atteint l'objectif : le fond du fjord. Après les cinq tronçons d'une heure et demi, nous en sommes à moins de 2 km. Nous avons fait 18 km hier et 19 aujourd'hui, distance suffisante pour un début de raid. Après une période de rodage de 4-5 jours, on devrait pouvoir atteindre voire dépasser 20 km par étape.
Un promontoire sur la rive offre un magnifique belvédère et aussi un bon tas de neige pour monter le camp. Il n'y a pas le moindre souffle d'air, nous en profitons pour changer de vêtement à l'extérieur. Sur un mois de raid, ceci ne se passera que deux fois : par la suite, nous aurons presque toujours une petite brise quand un vent plus violent ne soufflera pas.
On ne ressent pas qu'il fait déjà -23°. Le soleil n'a pourtant plus guère de force, il est déjà bas sur l'horizon. Les couleurs virent déjà au rose avant un très long crépuscule bleuté qui fait office de nuit. A cette date, le jour est déjà permanent mais le soleil est encore sous l'horizon pendant 3 à 4 heures par jour.
Nous installons le camp : d'abord les tentes pour dormir, deux de deux places plus une toute petite monoplace. Ensuite, la tente dite "mess", à au moins 50 m de distance. C'est un simple double toit dont on aménage l'intérieur en salle à manger en y sculptant dans la neige une table et des bancs. C'est pour cela que chaque soir, nous cherchons un tas de neige d'au moins 30 cm d'épaisseur. Pour cinq personnes, elle est presque trop grande puisqu'elle est prévu pour 8 à 10; de cette façon nous gagnons en confort ce que l'on perd en poids et en temps de montage. Lorsque l'on vit pendant un mois dans la neige, le peu de confort que l'on peut aménager prend de l'importance et permet de faire passer des journées parfois difficiles. Cette tente est installée à l'écart des autres pour des raisons de sécurité : il y a des ours blancs dans ce pays. Nous avons d'ailleurs déjà vu plusieurs traces mais elles étaient vieilles. Ils sont souvent à la recherche de nourriture, il est donc plus sûr de placer tout ce qui peut dégager des odeurs de nourriture à l'écart des tentes où nous dormons.
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